La fusion est stratégique


Pourquoi la fusion Safran-Zodiac est stratégique
Challenges du 10 mai 2017

Par le Général Jean-Paul Paloméros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et ancien commandant suprême pour la transformation de l’OTAN.

TRIBUNE Longtemps repoussée, la fusion entre Safran et Zodiac semblait récemment sur le point d’être officialisée. Il s’agirait là d’un événement majeur pour l’industrie aéronautique française. Par le général Jean-Paul Paloméros.

Longtemps repoussée, la fusion entre Safran et Zodiac semblait récemment sur le point d’être officialisée. Il s’agirait là d’un événement majeur pour l’industrie aéronautique française puisque ce nouveau groupe se positionnerait comme l’un des leaders mondiaux du secteur. Mais les réticences d’une part minoritaire des actionnaires de Safran compromettent aujourd’hui cette une union dont les deux entreprises profiteraient pourtant à plein, dans un secteur en voie de consolidation.

Un géant est sur le point de naître… Et, ce qui n’enlève rien à l’heureux événement, un géant français au sein de l’un des secteurs de pointe de l’industrie nationale et européenne, l’Aéronautique. En négociations depuis plusieurs années, le mariage entre Safran, fabricant des moteurs pour l’Airbus A320, le Boeing 737 ou le Rafale, entre autres, et Zodiac Aerospace, qui équipe les avions civils des moteurs aux sièges, sans oublier les trains d’atterrissage, pourrait enfin aboutir. Le résultat de cette union ? La naissance du potentiel numéro trois mondial du secteur.

Une union riche en rebondissements

Si la fusion entre Safran et Zodiac semble naturelle, chaque prétendant s’est longtemps fait désirer. Zodiac a refusé une première avance de la part de Safran en 2010. Après deux années de crise, les dirigeants de l’équipementier se laissent convaincre en 2016: « Nous n’avons pas cherché d’autres partenaires ; Safran nous a paru le meilleur possible », a ainsi déclaré le président du directoire de Zodiac, Olivier Zarrouati.

Même son de cloche du côté de Safran, dont le Directeur Général et le président du conseil d’administration, Philippe Petitcolin et Ross McInnes, affirment partager le « même ADN » que Zodiac. Et de mettre 9,7 milliards d’euros sur la table, une OPA amicale approuvée par le conseil de surveillance de Zodiac en janvier 2017.

Problème, une part minoritaire des actionnaires de Safran, le fonds anglais TCI (4,1 % du capital), exprime alors des réticences quant à la fusion prochaine. Zodiac, qui a connu en 2016 des difficultés pour suivre le rythme effréné de la croissance de son carnet de commandes, ne serait plus à leur goût — trop chère, estiment-ils. Les négociations patinent, à tel point que Zodiac envisagerait de rompre les fiançailles. Une erreur à éviter à tout prix, tant les conséquences positives de cette union seraient nombreuses.

Bientôt un leader mondial français

L’alliance entre Safran et Zodiac propulserait ainsi le nouvel acteur français à la seconde et troisième position mondiale en ce qui concerne, respectivement, le secteur des équipements aéronautiques et plus généralement de l’aéronautique. Elle donnerait naissance à un groupe de 21,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, à la tête de 90.000 collaborateurs, dont la moitié en France, et installerait ainsi le nouvel ensemble dans la cour des très grands. Une aubaine, tant pour la nouvelle entité que pour l’Hexagone.

L’acquisition de Zodiac offrirait à Safran la possibilité d’élargir son portefeuille d’activité dans les équipements d’intérieur (sièges et aménagements de cabine), aussi bien que dans les équipements de sécurité lui permettant de proposer à ses clients le catalogue le plus complet. Elle renforcerait également les activités de Safran dans les systèmes électriques et mécaniques. In fine, le nouvel ensemble détiendrait 39% du marché des équipements et 61% de celui des équipements de cabine. Par ailleurs, l’opération s’inscrirait parfaitement dans la stratégie récemment annoncée par Safran: se recentrer sur son cœur de métier, l’aéronautique et la défense, tout en réduisant sa sensibilité aux cycles de livraison des avionneurs, ce qui serait notamment rendu possible par la gamme de produits, plus étoffée, que le groupe serait capable de proposer après le rachat.

Surtout, cette acquisition permettrait de défendre le leadership français, alors que les mastodontes du secteur sont en pleine consolidation, à l’instar de B/E Aerospace et Rockwell Collins, qui se sont rapprochés en octobre 2016. Le nouveau groupe issu du rachat de Zodiac par Safran se placerait ainsi juste derrière United Technologies (25,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires) et GE Aviation (22,2 milliards d’euros).

Une fusion historique

Si la fusion avait lieu, elle entrerait dans les annales de l’Histoire — à tout le moins, celles de l’aéronautique. On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement entre le mariage Safran-Zodiac et les fusions-acquisitions qui ont marqué les dernières décennies, donnant naissance à des acteurs de premier plan sur la scène internationale.

On pense ainsi à Exxon et Mobil qui, en joignant leurs forces en 1999, ont opéré l’une des plus grandes fusions industrielles jamais réalisées (85,13 milliards de dollars) : « l’archétype d’une fusion réussie », selon Fred Weston, professeur de finances à l’université de Californie. La fusion a créé le numéro un mondial de l’industrie pétrolière. En dix ans, l’action ExxonMobil a augmenté de plus de 150%, alors que la bourse américaine reculait de 4%. Le retour sur capital a été multiplié par 3,5. Entre 2000 et 2009, le nouveau groupe a dégagé 270 milliards de dollars de bénéfice net cumulé, tout en réalisant 4,8 milliards de dollars de réductions de coûts par an — contre « seulement » 2,8 prévus !

On pense également à GlaxoSmithKline, devenu numéro un de la pharmacie en 2000, Pfizer et Warner-Lambert (88,8 milliards de dollars), AOL et Time Warner (181,57 milliards de dollars).

Au titre des stratégies gagnantes, comment ne pas faire référence à la création d’EADS en 2000 devenu Airbus Group, qui lui-même a fusionné toutes ses divisions sous la seule marque Airbus, le 1er janvier 2017 ? Combien d’obstacles de toutes natures, de réticences, de sensibilités, n’a-t-il pas fallu surmonter pour créer ce géant européen de l’aéronautique, de la défense et de l’espace ? Mais où en serait aujourd’hui l’industrie aéronautique européenne, ses savoir-faire uniques, sa chaîne d’entreprises sous-traitantes, ses centaines de milliers d’emplois qualifiés, sans la vision, la volonté et l’obstination de tous ceux qui ont cru à ce projet d’avenir ?
A l’instar de ces géants, fort de cette nouvelle dimension, le nouvel acteur Safran-Zodiac pourrait prendre une place de choix dans la transformation mondiale de l’industrie aéronautique, développer de nouvelles synergies, investir pour le futur et l’innovation, conquérir de nouveaux marchés et faire rêver les nouvelles générations.

Au fil du 20ème siècle, l’Aéronautique française fut construite par des pionniers et des visionnaires qui lui donnèrent ses lettres de noblesse. Il nous revient aujourd’hui de faire fructifier ce superbe héritage, car le monde n’attend pas: de nouveaux acteurs entrent dans la compétition et d’autres, plus anciens, ont déjà entrepris leur transformation. Il faut savoir dépasser les considérations, les calculs de court-terme ou les intérêts particuliers, car comme l’a si bien dit Antoine de Saint-Exupéry: « dans la vie il n’y a pas de solutions, il y a des forces en marche: il faut les créer, et les solutions suivent ». Il en va de l’avenir d’une filière d’excellence, de milliers d’emplois de haute qualification, et aussi de l’avenir de l’aéronautique d’un pays qui l’a vu naître.